ENTRETIEN avec KANAI SENSEI sur l’IAIDO par David Halprin et Joji Sawa,
Traduction française par Fanny Baudet
[ Ndlr : Cette interview s’est déroulée en Novembre 2002. Nous sommes très reconnaissants envers Kanaï SENSEI pour avoir accepté de participer à cette discussion sur le Iaïdo ainsi que pour nous avoir aidés à corriger ce texte. Kanaï Sensei s’exprime la plupart du temps en japonais et nous remercions Joji Sawa pour son aide inestimable qu’il a apporté dans la traduction et l’édition de cette interview, ainsi que celles d’autres articles, pour Aikido Online.
David Halprin, 6 Dan, est le chef instructeur de Framingham Aïkikaï et instructeur à l’England Aïkikaï.
Il est le co-éditeur en chef d’Aïkido Online. Joji Sawa, 3Dan, est professeur à New England Aïkikaï .]
Qu’est ce que le mot « Iaïdo » veut dire ?
« Iaï » signifie « l’endroit où l’on est ». Le « I » de Iaï est l’endroit où l’on vit jour après jour. Cela peut aussi vouloir dire s’asseoir », dans ce cas « Iaï » est l’opposé de « Tachiaï». Dans un autre sens, Iaï signifie la capacité de réagir immédiatement à partir de sa position présente, typiquement une position assise.
Comment le Iaïdo a-t-il évolué à partir d’autres arts martiaux anciens ?
Le Iaïdo s’est pratiqué et s’est développé secrètement dans chaque famille, il n’était donc pas révélé au public. Le Iaïdo s’est ouvert au public seulement au début de l’ère Meiji (1868-1912). D’ailleurs, personne ne sait exactement quels styles existaient avant, ni où et comment ils se sont développés.
En d’autres termes, le Iaïdo était un « Otome Ryu », ce qui veut dire que c’était un style d’art martial caché du public, et que son enseignement était interdit. Historiquement parlant, certains disent qu’il y a des preuves que le Iaïdo était pratiqué depuis le temps où les Bushis (Samurais) accroissaient leur puissance, il y a environ 500 ans. Mais le Iaïdo comme nous le connaissons aujourd’hui a débuté avec Jinsuke Hayashikazi il y a environ 450 ans. Et ce sont les disciples de Jinsuke Hayashikazi qui ont établi les différents styles de Iaïdo qui existent maintenant, comme Tamiya Ryu et d’autres.
Historiquement, comment le Iaïdo est-il lié à l’Aïkido ?
D'un point de vue historique, il est impossible de penser qu’il y ait eu des échanges directs de techniques, ou une influence mutuelle entre les deux disciplines. Cependant, il y avait un lien pour nous qui étions les uchideshis d’O-Sensei. Parce que O-Sensei était apprécié par beaucoup de dirigeants pratiquants de Kendo et de Iaïdo, tels que Haga Sensei et Kiiyoshi Nakakura Sensei, nous, les uchideshis avions beaucoup d’opportunités de rencontrer ces maîtres de Iaïdo. Je pense que c’est de cette manière là que la relation entre les uchideshis et le Iaïdo s’est développée. La force de cette relation entre O-Sensei et ces maîtres de Iaïdo se voit par exemple dans le fait qu’O-Sensei adopta Kiyoshi Nakayama Sensei qui était un disciple de Hakudo Nakayama Sensei.
Comment les techniques de Iaïdo sont-elles structurées ?
Je crois que le Iaïdo, du moins celui que nous pratiquons aujourd’hui, et comme celui pratiqué à l'époque moderne, a été développé grâce à la combinaison de deux éléments. Le premier est celui des techniques de combat au sabre, plus précisément les techniques qui consistent à pouvoir répondre immédiatement avec un sabre à partir d’une position assise. Le second correspond au code du Bushi, c'est-à-dire l’adoption d’une étiquette correcte aussi bien dans le maniement du sabre que dans la manière de se comporter dans la vie de tous les jours. Durant certaines époques dans le passé, ces aspects étaient sujets d’une pratique stricte et d’une étude intense.
Quelle est la relation entre les différents « styles » de Iaïdo » ?
A travers le temps le Iaïdo (qui était appelé autrefois Hayashikazi ou Shigenobu Ryu) s’est développé en plusieurs styles différents de Iaïdo chacun mené par un disciple du fondateur, Jinsuke Hayashikazi. Par exemple, une personne nommée Tamiya créa Tamiya Ryu, et parallèlement plusieurs styles différents se sont développés, comme Suio Ryu. Je peux dire que beaucoup de disciples de Jinsuke Hayashikazi se sont approprié ce qu’ils ont appris et ont créé des variantes basées sur leur propre sensibilité. Ces variantes ont finalement donné lieu à des styles bien distincts.
D’où vient Muso Shinden-ryu ?
Muso Shinden-ryu vient d’une personne prénommée Eishin Hasegawa. L’ Eishin Ryu d’Eishin Hasegawa était pratiqué dans la région de Tosa, ce pourquoi elle était aussi connue sous le nom de Tosa Iaï. Eishin Ryu est pendant longtemps resté secret dans la région de Tosa, et il n’était pas possible pour les gens qui venaient de l’extérieur d’en connaître l’existence. Le Iaï que nous pratiquons aujourd’hui est appelé Muso Shinden Ryu dans la région de Kanto (i.e : Tokyo et ses alentours) mais il est aussi appelé Jikiden Eishin Ryu dans la région de Kansai (i.e. : autour de Kyoto, Osaka et Kobe). Mais les deux proviennent de Tosa Iaï.jusqu’à l’époque de l’ère Meiji, Eshin Ryu était toujours gardé secret dans la région de Tosa, mais il s’est fait connaître du public grâce à l’enseignement de Hakudo Nakayama Sensei, qui était le professeur de Kiyoshi Nakakura. C’est de cette manière que le Iaïdo s’est fait connaître du grand public.
Est-ce que les racines de l’Aïkido n’étaient pas aussi secrètes ?
L’Aïkido s’est développé à partir de Daito Ryu, aussi appelé Aïki Jujutsu, et fut pratiqué secrètement dans la famille Takeda. C’était aussi l’un des Otome Ryu, qui n’était donc pas révélé au public.
Y-avait-il une relation indirecte entre l’Aïkido et le Iaïdo en ce sens qu’ils étaient tous les deux Otome ryu ? L’Aïkido et le Iaïdo viennent-ils des mêmes groupes ou de situations sociales semblables ?
Il n'y a pas de relation entre le Jujutsu et le Iaïdo. Mais de nombreux Bujutsu étaient pratiqués clandestinement dans certains groupes, comme dans certains Han (fiefs) ou certaines familles (par exemple : la famille Takeda). Ces Bujutsu incluaient des pratiques telles que Naginata (fauchard à lame courbe) le Yari (la lance japonaise) et le Bujutsu pratiqué essentiellement par les femmes. Mais dans ces temps là, de tels Bujutsu n’étaient pas connus du grand public. Il en était de même pour l’Aïkido. Ce que nous pratiquons maintenant en tant qu’Aïkido a été créé parce que, pendant qu’il était à Hokkaido, O-Sensei a rencontré Sokaku Takeda qui est connu pour être un membre de la famille Takeda.
Vous avez mentionné que le Iaï commence à partir d’une position assise ou naturelle. Est-ce que cela veut dire que les techniques suwariwaza sont des techniques plus fondamentales que les techniques tachiwaza ?
Le Iaï vient d’une position assise, c’est à dire de la position assise japonaise (i.e. : seiza ou kugeza). En japonais en général, Iaï est l’opposé de Tachiaï. Cependant pour éviter toute confusion dans le contexte de la terminologie des arts martiaux, on utilise le terme Tachi-iaï pour les techniques Tachiwaza de Iaïdo. Bien évidemment, comme personne ne se battrait sur un champ de bataille en étant en position assise nous avons les techniques Tachiwaza. Encore une fois, le Iaï est pratiqué à partir d’une position assise mais nous l’appelons Tachi-iaï pour le Iaï pratiqué à partir d’une position debout. Le Iaïdo inclut les deux.
Si la position assise est une position naturelle, on peut se demander s’il n’y aurait pas un état d’esprit similaire, qui diffèrerait de l’état d’ esprit du combattant ou du guerrier ?
Pour développer un état d’esprit correct, réaliser l’union de l’esprit, et apaiser l’esprit, je pense qu’il est plus efficace de tenir un sabre, un vrai sabre, et de se concentrer dessus plutôt que de pratiquer le Zen. Ainsi, quand j’entraîne des élèves, je leur dis de réguler leur respiration et d’apaiser leur esprit avant de dégainer leur sabre.
Vous avez mentionné que beaucoup de maîtres de Iaïdo avaient des relations avec O-Sensei, et lui rendaient fréquemment visite. Il semble que la personnalité à part d’O-Sensei ait touché beaucoup de personnes différentes.
Les gens qui pratiquent le Iaïdo venaient le voir, Kano Sensei (le fondateur du Judo) venait le voir et lui envoyait ses élèves pour qu’ils s’entrainent avec lui. Il semble que le monde d’O-Sensei était assez fascinant. Il n'y avait pas seulement des gens qui pratiquaient des arts martiaux qui lui rendaient visite. Certains étaient des hommes de religion et d’autres étaient des promoteurs de la santé comme M. Nishi de Nishi Shiki Kenko Ho ou M. Nyoichi Sakurawaza (George Osawa) dont les méthodes de médecine ont été héritées par le Seishoku Ho de M. Kushi. Il est donc vrai qu’O-Sensei attirait beaucoup de gens d’horizons différents, et c’est quelque chose dont nous avons pu témoigner de nos propres yeux.
Comment vous êtes vous intéressés au Iaïdo ?
Avant tout, il faut savoir que j’aimais beaucoup le sabre. D’autre part j’ai eu plusieurs occasions de rencontrer des maîtres de Kendo et de Iaïdo et d’avoir des contacts directs avec eux pendant que je les accueillais et les servais lorsqu’ils étaient les invités d’O-Sensei. Bien qu’ils m’aient de temps en temps réprimandé ou crié dessus, ils étaient mes idoles et c’était incroyable de les voir constamment visiter le dojo. C’était des Samouraïs comme à l’époque. J’ai eu la chance d’entendre beaucoup d'histoires de Budo de leurs propres voix. Cela m’intéressait beaucoup et je me suis vraiment entraîné de plus en plus pour ça.
Beaucoup de ces maîtres avaient de profondes relations avec O-Sensei mais c’était particulièrement Haga Sensei qui adorait énormément O-Sensei et qui venait lui rendre visite au dojo très souvent. Haga Sensei était l’idole de tous les uchideshis. Quand le deuxième Doshu, Kisshomaru Sensei, était jeune, je crois que O-Sensei l’envoya voir Haga Sensei pour apprendre le Kendo. C’est dans cet environnement que mon intérêt pour le sabre et le Iaï s’est développé et j’ai donc commencé à pratiquer le Iaïdo.
Quand avez-vous commencé à pratiquer le Iaïdo ?
C'était à peu près à la même époque où j’ai commencé à m’intéresser au Iaïdo, c’était dans les années 1960.
Qui était votre professeur de Iaïdo ?
J'ai appris par moi-même, mais je ne peux pas dire que je n’ai pas eu de professeurs ; en fait j’en ai eu plusieurs, et chacun m’a enseigné quelque chose de différent. Tandis que l’un avait la plus grande influence sur ma technique, un autre m’apprenait les techniques de bases et un autre m’aidait d'autres manières. On peut affirmer que j’ai appris par moi-même, parce que j’ai souvent pratiqué le Iaïdo tout seul dehors, derrière le dojo ou sous un pont de chemin de fer à côté de ma maison. Pouvez-vous nous expliquer ce que vous pensez de votre lignée ? Bien que j’aie pratiqué beaucoup de techniques provenant de différentes écoles et de différentes origines, je pense que le Iaïdo que je pratique est celui de l’école « Muso Shinden Ryu ». « Muso Shinden Ryu » est le Tosa Iaï, et je pense que j’appartiens à l’école ou à la lignée d’Hakudo Nakayaya Sensei, Haga Sensei et Nakakura Sensei.
Comment avez-vous inclus votre pratique du Iaïdo dans vos tâches en tant que uchideshi ?
A l'époque où j’étais un uchideshi , j’avais l’habitude de pratiquer le sabre ou le bokken dans un petit endroit entre le dojo et la maison des voisins, la nuit après que tous les passants soient partis. Donc,pendant mon temps libre, je travaillais pour maîtriser le Iaïdo, surtout la nuit, après être libéré de mes tâches d’Aïkido. Après avoir fini ma période en tant qu’uchideshi, lorsque je me suis marié, j’ai déménagé du Dojo Hombu. Il y avait un pont de chemin de fer juste derrière là où nous vivions, et je pratiquais sous ce pont. La nuit, il faisait noir comme dans un four. Quand on pratique le sabre ou le bokken, vous entendez souvent le son de l’air qui est coupé. Si vous entendez ce bruit, cela veut dire que votre lame coupe droit. Le son de l’air qui se coupe vous procure un sentiment agréable. Mais à cause des trains qui passaient constamment au-dessus de moi, je ne pouvais pas entendre ce son. Malgré cela, je me sentais toujours bien quand je le faisais correctement. Je pouvais savoir à partir de la sensation que j’avais de chaque coupe, si chaque coup de sabre était bon ou mauvais. J’ai appris, grâce à cette expérience, à comment utiliser la lame pour couper droit devant. C’est ce qu’on appelle le « Te no uchi » (littéralement : à l’intérieur de la main ou de la paume).
Pouvez-vous nous en dire plus à propos du « Te no uchi » ?
Lexpression « Te no uchi » est souvent utilisée dans des expressions comme « Te no uchi no yawarakasa », ou « la douceur à l’intérieur de la main », mais en bref, c’est la sensation de la saisie, le sentiment que l’on a quand vous tenez correctement le sabre. C’est à travers la sensation que l’on a lorsqu’on tient un sabre que l’on sait si oui ou non on le manie correctement.
Qu’est-ce que pensait O-Sensei du Iaïdo ?
Parfois O-Sensei apparaissait soudainement dans le dojo pendant que nous nous exercions librement, et il faisait quelque chose qui ressemblait au Iaï. Le fait qu’O-Sensei fasse une démonstration devant nous, m’a amené à penser qu’O-Sensei n’avait probablement pas de pensée négative sur le Iaïdo. De plus, O-Sensei était très proche de Haga Sensei et Nakakura Sensei. Je pense que je peux dire qu’O-Sensei reconnaissait le Iaï et le Kendo comme des Budo. Pendant un temps, O-Sensei n’a pas eu l’intention de transmettre à son fils Kisshomaru Sensei, sa propre technique d’aïkido. Je ne sais pas vraiment pourquoi ; O-Sensei a pris cette décision en adéquation avec sa façon de penser, peut-être à cause de la santé de Kisshomaru-Sensei ou de son caractère.
A cette période, O-Sensei adopta comme son fils, une personne provenant d’un art martial totalement différent, un disciple de Hakudo Nakayama. O-Sensei fit part à Hakudo Nakayama qu’il voulait adopter quelqu’un. Je pense que dans l’esprit de O-Sensei, quelqu’un, parmi les disciples Hakudo Nakayama, pouvait lui succéder dans sa voie en tant que Budo-ka (un artiste martial). Hakudo Nakayama a choisi Kiyoshi Nakakura, et il fut en conséquence adopté par O-Sensei. Le fait qu’O-Sensei ait choisi quelqu’un du Kendo-ka pour être son fils et successeur dans sa pratique de l’Aïkido signifie qu’O-Sensei portait une attention considérable au Kendo. Grâce à ces différentes relations, nous avons eu des opportunités de rencontrer Haga Sensei et Nakakura Sensei. Haga Sensei nous a dit une fois : « O-Sensei est tellement incroyable que vous ne serez jamais capable de le comprendre ! » et nous avons réalisé que Haga Sensei appréciait sincèrement O-Sensei.
Il y a une histoire intéressante à raconter : à un moment donné Haga Sensei douta d’O-Sensei. A cette période, Haga Sensei était au sommet, et particulièrement après qu’il ait gagné le championnat du Japon de Kendo pendant plusieurs années de suite, il était très confiant. Haga Sensei nous dit alors que la technique de sabre d’O-Sensei était quelque chose de « différent », et il ne la comprenait pas bien. Il avait l’impression qu’O-Sensei avait quelque chose de spécial mais il n’avait aucune idée de ce que cela pouvait être.
Quand Haga Sensei dit qu’il ne comprenait pas la pratique du sabre d’O-Sensei, voulait-il dire qu’il avait commencé à douter d’O-Sensei ?
Je pense que oui. C’est pourquoi il a essayé de défier O-Sensei. Après cela, il raconta à notre groupe d’uchideshis ces histoires et nous les apprécions vraiment car on sentait qu’on était très proche de Haga Sensei et de Nakakura Sensei.
Alors, est-ce que le défi s’est vraiment passé ?
Daprès ce que j’ai entendu directement de la bouche d’Haga Sensei, oui. Haga Sensei adorait O-Sensei et lui rendait souvent visite au Dojo… avec l’intention de pouvoir boire du saké là bas. Je suppose qu’O-Sensei connaissait ses réelles intentions à propos de la boisson. Donc, quand Haga Sensei se rendait au Dojo, on servait du saké, et, lui et O-Sensei allaient se promener ensemble. Au milieu de tout cela, très souvent, O-Sensei disparaissait soudainement. Haga Sensei se retrouvait alors tout seul, buvait beaucoup et finalement retournait chez lui. La femme d'O'Sensei prenait généralement soin de lui après qu’O-Sensei soit parti. A chaque fois que Haga Sensei rendait visite à O-Sensei, il finissait par boire et rentrer à la maison. Dans tous les cas, c’est arrivé de nombreuses fois.
Mais un jour qu’il rendait visite à O-Sensei, il décida qu’il ne boirait pas de saké. Il a d’abord dit à O-Sensei « Je ne boirai pas aujourd’hui » et puis il ajouta « alors, s’il vous plaît, enseignez moi ». En d'autres termes, il défiait O-Sensei. O-Sensei dit : « d’accord » et l’emmena au dojo. Il y avait beaucoup de bokkens dans le dojo, et O-Sensei lui dit en les pointant du doigt : « Prends tout ce que veux d’ici ».
Haga Sensei prit un des bokkens et se mit devant O-Sensei. Ensuite, O-Sensei se retourna rapidement, se mit dos à lui et s’éloigna progressivement. Du fait qu’il lui présentait son dos HagaSensei pensait qu’il pouvait frapper O-Sensei mais en même temps, il craignait qu’O-Sensei ne réplique parce que personne ne savait réellement ce qu’O-Sensei était capable de faire. Alors qu’il poursuivait O-Sensei, il devint si confus qu’il ne sut plus quoi faire. Finalement il dit à O-Sensei, « Je me rends ». C’est l’histoire que j’ai entendu de Haga Sensei. Je peux comprendre pourquoi Haga Sensei se sentit troublé, parce que j’ai eu une expérience similaire. Une fois que j’étais en face d’O-Sensei avec un Jo, O-Sensei me dit : « Viens et attaque avec tsuki ». Puisque O-Sensei se tenait devant moi les mains vides, je sentais d’une certaine manière que je pouvais le frapper facilement. Mais en même temps je me sentais vraiment confus, et j’hésitais. Il fallait que je fasse quelque chose, donc j’ai finalement attaqué O-Sensei avec les yeux fermés. Ce qui arriva ensuite est qu’il me jeta à terre. A ce moment j’ai compris exactement ce qui s’était passé dans l'esprit de Haga Sensei.
Il y a une autre version de l’histoire de Haga Sensei qui vient de Kiyoshi Nakakura. Avant que le deuxième Doshu ne décède, il y a eu une interview de lui et de Kiyoshi Nakakura. Dans cette interview, ils ont parlé des jours qui suivirent l’adoption de Kiyoshi Nakakura et de ses entrainements au Dojo Hombu. C’est la période où Haga Sensei avait des doutes sur O-Sensei, et je pense que Kiyoshi Nakakura a probablement partagé ce même sentiment. A cette époque Haga Sensei appartenait au dojo de Nakayama Sensei et Kiyoshi Nakakura pratiquait habituellement l’Aïkido au Dojo Hombu. Haga Sensei et Kiyoshi Nakakura voulaient savoir de quoi O-Sensei était vraiment capable, et ils élaborèrent un plan ensemble pour défier O-Sensei. Avant cet épisode Haga Sensei avait déjà rendu visite à O-Sensei plusieurs fois avec l’intention de le défier, mais à chaque fois qu’il se retrouvait avec O-Sensei, il finissait par boire et perdait toutes ses chances.
Cette fois Haga Sensei voulait le défier avant qu’il ne soit ivre, alors il dit à Kiyoshi Nakakura de l'appeler lorsque O-Sensei serait seul. Mais ils savaient que cela ne marcherait pas s’ils défiaient O-Sensei à un contre un, donc à la place de cela ils échafaudèrent un plan pour l’attaquer simultanément.
Comme ils l’avaient prévu, un jour où O-Sensei était seul, Kiyoshi Nakakura appela Haga Sensei. Haga Sensei vint au Dojo de suite, et dit à O-Sensei : « Laissez-moi vous mettre au défi. S’il vous plaît laissez-moi essayer ». O-Sensei répliqua : « Ca me va très bien ». Le plan qu’ils avaient élaboré auparavant était que Haga Sensei et Nakakura Sensei l’attaqueraient ensemble. Mais d’une certaine manière Haga Sensei perdit le contrôle de lui-même et soudainement attaqua O-Sensei. O-Sensei le jeta par terre avec kotegaeshi ou une technique similaire. Immédiatement Haga Sensei dit à O-Sensei, « J’abandonne ». C’est la version de l’histoire racontée par Kiyoshi Nakakura.
Sensei, vous avez rencontré tellement d’artistes martiaux incroyables. Je suis persuadé qu’ils avaient tous des personnalités bien différentes, mais avaient-ils des caractéristiques communes ?
Ils étaient tous innocents et leur cœur était pur, je pense. Ils étaient tous confiants et avaient un esprit de combattant qu’ils ont développé à travers leurs expériences, et on pouvait le voir pour chacun d’entre eux. Mais ils avaient tous en commun une chose qui ressortait de leur for intérieur :la pureté de leur cœur. Et donc quoi qu’ils fassent, on ne se sentait jamais mal à l’aise ou offensé.
Que donneriez- vous comme conseil à quelqu’un qui serait intéressé par le Iaïdo ?
Je vais vous dire ce que j’attends de mes élèves plutôt qu’un de ces conseils généraux que l’on donne à ceux qui souhaitent commencer le Iaïdo. Je ne veux pas que mes élèves prennent le Iaïdo à la légère ou qu’ils pensent que c’est trop facile. Je suis toujours prêt à ouvrir un chemin pour ceux qui apprennent le Iaïdo, mais seulement pour ceux qui veulent poursuivre sérieusement. Dans le passé, beaucoup d’élèves ont commencé le Iaïdo par simple curiosité et la plupart d’entre eux ont vite perdu cet intérêt. C’est pourquoi maintenant je sélectionne les gens qui veulent pratiquer le Iaïdo uniquement parmi ceux qui ont suivi assidûment les cours d’Aïkido pendant une longue période. Et je choisis uniquement ceux en qui je vois une attitude envers l’aïkido suffisamment sérieuse, et dont je pense qu’ils sont capables de fournir ce travail supplémentaire.
Que doit –on rechercher dans un Iaito (sabre pour la pratique) ?
On doit choisir un sabre bien équilibré. On ne peut pas se concentrer sur soi-même si on utilise un sabre mal équilibré ou pas adapté. Il faut choisir un sabre qui vous donne du plaisir quand vous le maniez. La taille du sabre dépend du style de Iaïdo que vous voulez pratiquer. Différents styles demandent différentes tailles.
Pour pratiquer Muso Shinden Ryu, quelle doit être la taille du sabre ?
Cela dépend de votre taille, mais dans notre Dojo, on utilise un sabre de longueur 2 Shaku 4 Sun en moyenne (environ 72,7 cm). Une personne de plus grande taille a besoin d’un sabre plus grand.
Y a-t-il un moyen de choisir la bonne taille de sabre en mesurant la taille de quelqu’un ou la longueur de son bras ?
La plupart du temps, la taille de la personne est proportionnelle à la longueur de son bras. (Sensei nous montre) Il faut être debout et tenir votre sabre de façon naturelle d’une seule main et ensuite baisser la pointe du sabre de façon à ce qu’il ne soit pas perpendiculaire au sol mais qu’il ait plutôt un angle à 45° du sol. Si le bout du sabre frôle le sol c’est qu’il est adapté à votre morphologie.
Si l'on veut vraiment pratiquer le Iaïdo, est-il nécessaire d’étudier les sabres Japonais ?
Je pense que oui. Pendant longtemps, le sabre japonais était considéré comme l’âme du Bushi et demandait un maniement extrêmement soigneux. Ce n’est pas trop dire que le Bushi considérait le sabre japonais comme si c’était en fait son âme elle-même. C’est l’ultime base du Iaïdo : avoir cet état d’esprit qui consiste à considérer le sabre comme quelque chose d’aussi précieux que sa propre âme. C’est pourquoi le sabre est un objet que l’on doit polir soi-même. Ainsi, je voudrais que les gens sachent comment traiter un sabre japonais. Si l’on n’apprend pas cela, je doute que l’on puisse comprendre la finesse du Iaïdo.
Quelle est la relation entre le Iaïdo et les techniques d’ armes ou de corps en Aïkido ?
En Aïkido, quand vous avancez dans les grades supérieurs, c'est-à-dire à partir du deuxième kyu et plus, vous apprenez le Buki Tori (les techniques qui vous permettent de désarmer son adversaire). Cependant, en général, les élèves n’apprennent pas en fait comment manipuler les armes. On n'apprend pas aux élèves à attaquer correctement avec une arme ou à couper avec un sabre. Dans ce sens, il est bon que les élèves fassent l’expérience d’utiliser un vrai sabre. En fait, si vous pratiquez avec un vrai sabre, et que vous comprenez comment couper avec un sabre, vous savez attaquer avec un sabre. A moins que vous ne sachiez attaquer avec une arme, vous ne pouvez pas vraiment faire Buki Dori, plus précisément Tachi Dori. Dans cette situation, je pense qu’il y a un lien, une relation entre le Iaïdo et l’Aïkido.
Y a-t-il une connexion mentale ou spirituelle entre les deux ?
Il est plus facile de se concentrer quand vous pratiquez suburi avec un vrai sabre. De ce côté-là, le Iaïdo est vraiment adapté. Pratiquer suburi avec un vrai sabre est très bénéfique pour l’esprit. J'apprécie vraiment ce côté là. Parallèlement, il est plus facile de se concentrer, ou de réunir le corps et l’esprit, lorsque l’on tient un vrai sabre. On concentre notre esprit sur la pointe du sabre. Il y a une différence entre pratiquer suburi avec un vrai sabre et un bokken. Avec un vrai sabre vous devenez très conscient du côté tranchant de la lame. Ce côté tranchant fait que votre concentration est bien plus aigue.
Quand on pratique le Iaïdo, devons-nous nous concentrer sur la pointe du sabre ?
Oui, vous devez centrer votre attention sur les 4 derniers pouces environs du sabre (environ 3 Sun, c'est-à-dire 9,1 cm).
Pensez vous que le Iaïdo aide les élèves à améliorer leur technique d’Aïkido ?
Le Iaïdo peut être un bon moyen de voir vos positions et mouvements dans une nouvelle optique. Mais en même temps, je pense que pratiquer le Iaïdo est un moyen qui mène à comprendre la réelle vertu et l’essence même de l’Aïkido.
A l’inverse, est-ce que la pratique de l’Aïkido peut changer la pratique du Iaïdo ?
Je pense que le degré de compréhension du Iaïdo peut changer. La connaissance acquise par la pratique de l’Aïkido développe la capacité de l’élève à voir les choses. Ainsi, ceux qui développent leur vision de cette manière découvriront les vertus du Iaïdo et ses limites réelles. Je pense que pratiquer seulement le Iaïdo n’est pas suffisant pour atteindre cela. Je pense aussi que, seuls ceux qui ont une réelle compréhension de l’Aïkido peuvent réaliser la vertu du Iaïdo. En ce sens, cela donne l'ocasion de comprendre, d’assimiler la vertu de l’Aïkido.
Quel est l’importance de la pratique « kata » en Iaïdo comparé à la « pratique entre deux partenaires » en Aïkido ?
On peut pratiquer le Iaïdo tout seul, mais néanmoins on a toujours un adversaire dans l’esprit. Vous adaptez vos mouvements et le maniement de votre sabre selon l’attaque et les mouvements de votre attaquant supposé. On ne pratique donc pas le Iaïdo avec une idée figée. Excepté au début de la pratique, le Iaïdo peut être libre et malléable, dépendant de votre interprétation de telle ou telle situation.
En regardant d’un point de vue général sur toutes vos années de pratique et d’enseignement de l’Aïkido et du Iaïdo depuis plus de 40 ans… Cela fait vraiment si longtemps ? (Rires)
… Que pensez-vous du développement du Iaïdo et de l’Aïkido, de leur évolution et de la relation que les deux pratiques entretiennent ?
Avant, je voyais d’autres Budo tels que le Judo, le Karaté ou le Kendo comme des pratiques vraiment différentes de l’Aïkido. Et j’avais le sentiment que c’était étrange et pas convenable de les pratiquer en même temps dans le contexte de l’Aïkido. Çà c’était ma vision d’avant. Mais une fois que j’ai mieux compris la théorie de l’Aïkido, je n’étais plus si réticent. Par exemple, si j’exerce une technique de Judo, je l’applique avec une théorie basée sur l’aïkido. Pour moi, cela devient une technique d'Aikido. Et quand j’utilise un sabre, je n’ai pas l’impression de pratiquer le Kendo. J’ai plutôt l'impression que cela fait partie de l’Aïkido et même plus, que cela est déjà ancré dans l’Aïkido. Récemment, J’ai ressenti de plus en plus cette incroyable sorte de liberté et de souplesse dans la pratique de l’Aïkido. En ce sens donc, je pense que vous pouvez dire que l’Aïkido est l’essence même du Budo. J’hésite à le dire car je le ressens vraiment d’une manière particulière, et cette idée peut vraiment être mal comprise. Avant que quelqu’un ne comprenne vraiment ce qu’est l’Aïkido, personne ne doit mélanger cette pratique avec d’autres Budo tels que le Kendo ou le Judo. Cette idée n’a rien avoir avec le fait de mélanger plusieurs arts martiaux ensemble. Une bonne compréhension du principe fondamental de l’Aïkido, la façon dont il englobe tout et transforme tout, demande une grande subtilité et des années de pratique dure et intense. Personne ne devrait prendre cette idée à la légère. Par exemple, le fait que l’Aïkido est l'accomplissement du Budo ne veut pas dire que l’on peut faire tout ce que l’on veut, que l’on peutle mélanger avec d’autres arts martiaux de façon superficielle, ou penser que l’on est supérieur à d'autres artistes ou arts martiaux.