accaama, association culturelle cherbourgeoise aikido et arts martiaux situé dans le département de la manche en normandie

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Entretien - Maître YAMADA

ENTRETIEN AVEC MAITRE YAMADA

Entretien avec Maître YAMADA réalisé le 23 Mars 2002, lors de sa venue, à l'invitation de L'ACCAAMa.

L'ensemble de cet entretien a été publié dans le Magazine "Karaté Bushido".

Questions posées en Français par Daniel BOUBAULT et traduites simultanément en Japonais pour Maître YAMADA qui répondra à l’interview en japonais et parfois en anglais (Merci et toute notre reconnaissance à Daniel).



Sensei, merci d’accepter de répondre à nos questions.


A quel âge avez vous décidé à commencer l’étude de l’Aïkido ?
J’avais à peu près 17 ans lorsque j’ai commencé l’étude de l’aïkido et j’avais décidé d’apprendre.

Quelle était l’atmosphère à l’Aikikai ? Lors de vos séjours, avez-vous des anecdotes à ce propos ?
A l’Aikikai, il y avait des moments qui étaient agréables, et des moments plus pénibles comme le fait de se lever tôt le matin, de nettoyer, balayer... et parfois lors de la pratique, j’étais un peu chahuté par mes ainés et mes "Sempais."

Pensez-vous comme beaucoup que Ikkyo est le premier principe en Aïkido et pourquoi ?

Non, en fait ce qui se passe c’est qu’il n’y avait pas tellement de noms dans les techniques en Aïkido et quand O Sensei enseignait, il ne donnait pas de noms aux techniques.
Mais pour diffuser son enseignement, il s’est rendu compte que cela pouvait être plus facile, alors il a nommé les techniques comme ikkyo, nikkyo, sankyo etc., et donc ikkyo ce n’est pas que ce soit la base mais cela est important quand même, ikko c’est la leçon numéro un, nikkyo la leçon numéro deux et ainsi de suite.


Quelles sont les techniques que vous préférez ?

Nikkyo, la leçon deux. Celui que je déteste, c’est yonkyo, parce que mes aînés, comme Tamura Sensei ou Noro Sensei me faisaient terriblement souffrir avec yonkyo.

Faut-il pratiquer d’autres arts martiaux pour mieux progresser dans la compréhension du  Budo ?
Cela dépend des gens, l’important est se tenir fermement à quelque chose de manière à ne pas être confus. Si l’on est sûr de soi, si l’on est bien dans sa tête, on peut pratiquer d’autres disciplines à condition de ne pas devenir confus. Mais ce n’est pas mon approche, parce que selon les différents arts martiaux pratiqués, on va faire travailler des muscles différents ou les mêmes de manière différente.Ainsi ceux qui pratiquent le judo ou le Iaido vont prendre des attitudes particulières; l’Aïkido est beaucoup plus souple, il s’adapte à toutes les situations. Donc c’est différent.

O’Sensei évoquait régulièrement le concept de « misogi » comme fondamental en Aikido. Est-ce une conception essentielle aujourd’hui ?
Au stade où j’en suis maintenant, j’ai un regret. A l’époque où il nous parlait de cela, j’étais trop jeune pour le comprendre, je me disais que raconte-t-il ? Je n’étais pas prêt pour entendre ce message, je ne pensais qu’aux techniques et n’étais pas préoccupé par cet aspect de l’Aïkido. Aujourd’hui je regrette de n’avoir pas été assez attentif, mais je n’étais pas prêt et aujourd’hui c’est trop tard.

Et vous ne vous souvenez pas de ses paroles ?
Oh là, c’était difficile.

Quelle place faites-vous au travail et à la maîtrise du Kokyu dans votre enseignement ?

Quel Kokyu ? Le mot Kokyu signifie respiration, vous voulez dire respiration ou Kokyu Rioku, techniques de puissance que l’on utilise dans les techniques ?
Le plus important dans l’Aïkido, c'est le Kokyu Rioku, et c’est l’une des différences importantes avec les autres arts martiaux : la puissance respiratoire que l’on arrive à développer lorsque l’on met en unité la puissance du corps et de l’esprit. La puissance musculaire ne suffit pas, mais cela vous le savez tous, du moins je l’espère.

Quelle est l’importance du travail des armes en Aïkido ?
C’est une question bien difficile, ce n’est pas que je sois opposé à la pratique des armes, mais si l’on ne pense qu’à l’aspect de la pratique des armes, et à leur utilisation, l’on s’égare. Je pense que c’est agréable, mais quelque part on peut penser que lorsque l’on pratique avec une arme, c’est plus facile car le corps est moins impliqué donc on souffre moins et quand on est jeune, il est bon de se heurter le corps et de l’impliquer dans les techniques. Mais les gens qui décident de pratiquer les armes parce que vu de l’extérieur, c’est beau, c’est chouette, moi je n’aime pas. Mais si quelqu’un pratique sérieusement en n’oubliant pas les connexions et les liens corporels qu’il peut y avoir avec l’Aïkido, là ça va, et c’est bien.
Mais en fait, autrefois, lorsque l’on était uchidechi et que l’on utilisait le bokken, O Sensei se fâchait après nous, il disait à quoi cela sert que je m’évertue à vous enseigner l’aïkido si vous prenez un bokken ? De l’Aïkido cela suffit d’abord ! Arrivez à pratiquer l’Aïkido et après quand vous utiliserez un bokken, vous devriez l’utiliser correctement, naturellement, en utilisant les principes de l’Aïkido. Alors souvent je pratiquais en cachette !
Mais c’est quand même bizarre, il n’était pas cohérent dans ses paroles, il nous disait cela mais quand il pratiquait ou enseignait l’Aïkido, souvent il utilisait un sabre. Donc, il fallait que l’on vole les techniques. Il n’enseignait pas les armes, mais il fallait que l’on regarde et qu’on lui « pique » les techniques. Et je pense que Tamura lui en a piqué pas mal.


Quelle technique entre toutes vous semble la plus fondamentale ?
Je reviens vers la question précédente. En fait, Maitre Tamura étudiait le Iai par ailleurs, mais cela il ne faudra pas le dire et si O Sensei avait été au courant cela aurait pu être très grave, il se serait vraiment fâché donc tout cela, il fallait le faire en cachette !
Plutôt que d’une technique, je parlerais d’un principe, le principe d’irimi. C’est ce que je pense, à mon avis, la question à poser ce n’est pas quelle est la technique fondamentale, mais quel est le principe à appliquer, le plus fondamental et dans ce cas là, il faut dire irimi.
Parce qu'il n’y a pas une technique unique de base, mais il y a des mouvements de base, des principes de base. Bien sûr, il y a celui qui va faire tenkan, d’un autre coté il y a ceux qui disent enseignez nous des techniques avancées, les techniques avancées cela n’existe pas, c’est le même principe.


Existe-t-il d’après vous une forme d’Aïkido moderne qui serait plus physique que celui pratiqué par les anciens maîtres ?
Non, je pense que l’Aïkido actuel n’utilise pas tellement les muscles, n’est pas tellement physique, et est plutôt acrobatique. Pour nous, le mot à utiliser est le mot pétrir. On était pétri dans les techniques, on pétrissait notre corps à l’apprentissage des techniques, c’était très physique. Ce n’est pas que l’on résistait, c’est difficile à expliquer mais c’est cette idée de pétrir. On formait notre corps comme on pétrit une pâte.
Il y en a beaucoup maintenant qui aiment particulièrement les techniques de projection, mais autrefois l’on commençait par les techniques d’immobilisation comme ikkyo, nikkyo etc. Vous comprenez dans ces cas là, on pétrit le corps sur ces techniques là, on est tout le temps en train de le malaxer. Mais les techniques de projection, cela a l’air plus intéressant, plus amusant et c’est beau à regarder... mais j’aime bien aussi les techniques de projection.
L’Aikido, ce n’est pas collectif, c’est personnel. Chacun doit le pratiquer dans sa liberté personnelle et devenir créatif.
Je pense que si O Sensei revenait maintenant dans ce monde, il serait très étonné de voir ce que l’on a fait de l’Aïkido, des mouvements qu’il ne reconnaîtrait pas.

Quel est le sens profond de l’Aikido, Morihei Ueshiba parlait d’effacement de soi dans la réalisation ?

En fait quand on regarde simplement le mot Aikido, dans le mot Ai, il y a l’idée d’assembler et d’unir; d’unir harmonieusement et c’est la voie de l’union harmonieuse des énergies. Donc c’est cela la recherche dans l’Aïkido, mais on le retrouve dans le Zen, dans le bouddhisme et pas seulement dans l’Aïkido. Cela permet d’établir le soi. Mais en fait, l’idée pour se réaliser pleinement en utilisant harmonieusement ses propres énergies, cela permet d’effacer l’égo. Donc en fait, il s’agit de devenir naturel, dans le sens de vivre comme les différents groupes de la nature : les plantes, les animaux... Tous ces groupes récupèrent les énergies du sol, de l’air, du soleil et croissent et se réalisent avec, et nous il faut que l’on récupère ces mêmes choses naturellement, retourner à la nature et pour recevoir ces énergies de la nature et non pas développer les siennes propres et pour s’harmoniser avec la nature. Hé bien, il faut être ouvert ! C’est comme un verre, s’il est plein, on ne peut plus rien mettre dedans.
Si on a l’esprit simplement de dispute ou de compétition avec les autres, on ne pourra pas développer cela.


Existe-t-il un travail d’Aïkido en dehors du dojo ?
Bien sûr que le travail de l’Aikido, ce n’est pas simplement sur les tatamis, c’est un état d’esprit à développer dans la vie courante. Bien sûr, il faut le pratiquer en dehors du dojo, mais ce n’est pas simplement un exercice physique. Vous avez certainement tous entendu parler de Maître TADA. Quand il marche dans la rue il ne nous reconnaît pas, il est dans son monde à lui. Il fait des taisabaki, il étudie des techniques, il est vraiment particulier. C’est un peu quelqu’un d’exception et c’est vrai qu’il est exceptionnel.
Mais en dehors de cet aspect physique, en dehors du dojo, dans la rue, en marchant ou n’importe quoi, il y a tout un état d’esprit que l’on peut développer et mettre en application. Par exemple et donc quand on discute business, cela permet d’être très relax, d’être ouvert aux différentes propositions, de garder un certain recul, de s’adapter à la situation. De la même manière, il arrive que dans certaines situations on sent la colère qui monte en nous, l’on peut alors faire comme tenkan, pivoter à 100% et évacuer cette colère afin qu’elle ne sorte pas. C’est une manière de pratiquer l’Aïkido dans la vie de tous les jours. En fait pour pratiquer l’Aikido, il s’agit de se mettre à la place de l’autre pour comprendre ce que pourrait faire l’autre et pour comprendre ce qu’il peut ressentir; donc c’est l’idée de se mettre à la place de l’autre. Et quand on voit le point de vue de l’autre, c’est plus facile de s’harmoniser avec lui et dans ce cas là, on peut comprendre les raisons qu’il aurait de se fâcher, de se mettre en colère donc s’adapter. Comme on est des êtres humains, on n’y arrive pas à chaque fois mais au moins il faut essayer, ne serait-ce que de comprendre intellectuellement. Si on arrive à faire ce tenkan, à se mettre dans la peau de l’autre et comprendre les raisons qu’il aurait de se mettre en colère, cela nous renvoie à notre image et de mieux se comprendre soi même et de mieux s’harmoniser avec lui et avec nous même. C’est facile à dire, maintenant l’appliquer enfin, il faut au moins essayer.


Par votre enseignement, quel message de l’Aïkido souhaitez vous transmettre ?
Moi ce que je veux, c’est que les gens soient heureux, qu’ils prennent plaisir, que lorsque l’on pratique l’Aikido, ce soit quelque chose d’agréable parce que lorsque l’on pratique quelque chose, si l’on ne prend pas plaisir ce n’est vraiment pas intéressant. Si l’on pratique l’Aïkido et que l’on pense que c’est agréable, c’est ce qui est important.

Vous venez depuis de nombreuses années en Europe; le Budo vous paraît-il plus accessible aux occidentaux aujourd’hui ?
Qui, en fait il y a des occidentaux qui le comprennent beaucoup mieux que beaucoup de Japonais.

Cela fait la quatrième fois que vous venez à l'ACCAAMa à Cherbourg, pouvons- nous parler de relations d’amitié établies avec ce club ?

Bien sûr, les gens de Cherbourg, je les estime beaucoup. Notamment il y a des gens avec lesquels j’ai des relations privilégiées comme Philippe, Alain, Michel et bien sûr Hélène. Ils sont venus à New York. Ils sont venus me rendre visite beaucoup de fois, ils apprécient mon travail, et il s’est développé des relations très amicales et très privilégiées avec eux. On a passé du temps ensemble, tellement de fois dans différents endroits que l’on est devenus amis et pour moi, c’est comme des gens de ma famille, et puis j’ai fait un voyage avec Hélène au Japon et aussi à Montréal, cela me réjouit et je les en remercie.

Qu’avez-vous pensé du niveau du stage de cette journée ?

Il y avait beaucoup de débutants comme cette jeune fille, elle était très impressionnée mais elle comprend très vite. Que les gens soient doués ou pas il faut mettre cela à part. Ce qui est important c’est d’y mettre tout son cœur et c’est le plus important.

Quels conseils pourriez vous nous donner pour une meilleure progression ?

Le plus important, c’est d’être comme un enfant quand il apprend quelque chose : ouvert à tout ce qui permet d’apprendre et se pétrir en n’hésitant pas à recommencer, à remettre sans cesse son travail sur l’ouvrage. En Aïkido, il n’y a jamais de fin, on n’est jamais arrivé. Ne vous précipitez pas et persévérez et comme je le disais tout à l’heure, faites vous plaisir, c’est le plus important.

Merci Sensei